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Entreprendre et gérer son temps : comment concilier vie familiale et vie professionelle

Philippe LACOMBE, professeur de sociologie à l’UBO

Philippe LACOMBE, Professeur de sociologie à l’ U.B.O.a développé devant une cinquantaine de personnes ( en grosse majorité des femmes) les différents sens de l’utilisation du temps pour les femmes et pour les hommes et les impacts sur la création d’entreprise par les femmes.

l’obsession de gain de temps, voire de record, n’a jamais été aussi présente dans la vie sociale, professionnelle, ou sportive qu’aujourd’hui.
Mais le temps a aussi un genre : le temps des hommes n’est pas celui des femmes. La distribution des temps, qu’elle soit quantitative ou qualitative, n’est pas symétrique mais la plupart du temps, genrée. Et ce n’est pas la réduction du temps de travail ou l’accroissement du temps libre qui minore ces différences.

« De la valeur du temps à la gestion du temps »

Le genre féminin et le genre masculin : c’est une distinction qui existe dans la grammaire française. La notion de genre pour nous correspond au sexe social et cela n’a rien de naturel. Tout est construction sociale.

Actuellement en France personne ne travaille sur la conciliation et la gestion des différents temps de vie des hommes. c’est une problématique qui ne se traite qu’au féminin et c’est dommage.

La négociation des temps se fait au sein du couple.

Un siècle d’évolutions rapides

Le temps à une valeur sociale qui a évolué au cours des siècles.

Dans la société traditionnelle :
En France, de tradition paysanne et religieuse, on vit sur sa commune. Il y a des solidarités mécaniques : on est ensemble pour produire.
c’est une société de commérage : tout le monde surveille tout le monde. Le temps de travail est dicté par les saisons. Le temps est très poreux, c’est à dire qu’il n’y a pas d’emploi du temps découpé. Les temps de vie sont fusionnels.
Prendre son temps pour faire son travail est considéré comme une qualité professionnelle.
l’apprentissage se fait lentement par imitation.

Dans la Société d’aujourd’hui :

On observe un changement du rapport au temps. La lenteur est une valeur négative. On voit apparaître la notion d’ emploi du temps. l’entrée dans la modernité c’est le comptage du temps. On sait compter le temps mais on ne mesure pas forcément le rapport au temps.
Le rapport au temps est mis en lien avec le rapport à la rentabilité. Le temps est lié à la technologie.
« Il faut traquer le temps perdu, parce que le temps c’est de l’argent »
l’espace et le temps ne sont plus du tout corrélés aujourd’hui.
De nouveaux outils nous font gagner du temps : l’ordinateur portable, Internet, le téléphone portable...

Nous transmettons à nos enfants que perdre son temps ce n’est pas bien. En psychologie nous apprenons que pour le développement de l’enfant c’est important d’avoir du temps libre, de ne rien faire, de dormir : c’est pendant ce temps là que les apprentissages se stabilisent. Ne rien faire c’est peut-être une vertu pour l’adulte. Il est important de se réserver du temps où on ne fait rien.

Dans notre société le temps à une valeur sociale : quelqu’un de " débordé » c’est quelqu’un d’important.

l’intensification du travail nous incite à déléguer : est-ce que je suis prêt à former quelqu’un, donc à perdre du temps pour en gagner après. La délégation c’est aussi une perte de pouvoir pour certains.

Le temps au féminin / Le temps au masculin

On peut distinguer différents temps :

  • Le temps biologique
  • Le temps professionnel
  • Le temps domestique
  • Le temps de loisir

Il existe des différences entre les femmes et les hommes concernant le temps domestiques (2h d’écart/ jour) et le temps de loisir (renoncement au loisir pour des femmes en couple et/ou avec des enfants)
Attention à la culpabilité pour les femmes(fabrication de la bonne mère...)
Le rapprochement genré de la gestion des temps reste modeste.
Les poches de résistance : le linge, le repassage,... Les Ouvrages récents de J Claude Kauffman « Faire ou faire faire » ainsi que « La distribution des tâches domestiques. Vers l’égalité dans la différence » évoquent ces questions avec beaucoup de pertinence.

Dans la conciliation des temps il faut se méfier :

  • du cumul
  • du renoncement
  • de la culpabilité ( fréquente chez les femmes )

En Conclusion

Le temps c’est une construction sociale.

Le temps des cadres et des chefs d’entreprise est sociologiquement différent de celui des autres professions et catégories sociales. Il est plus poreux et distendu.

Alors si la question de la conciliation des temps de vie ( travail, famille, loisirs) et des différents rôles sociaux ici, féminins (épouse, mère, fille, cadre..) se pose pour les hommes comme pour les femmes, cette conciliation peut prendre pour ces dernières, différents sens : organisation, cumul, renoncement, négociation, différement etc.. constituant des conciliations qui placent bien souvent les femmes chefs d’entreprise en tension entre famille et responsabilité professionnelle.

Quelques conseils pour la création :

  • Anticiper par rapport au temps
  • Diriger c’est prévoir, c’est se protéger dans le temps
  • Prévoir des temps d’évaluation
  • Prévoir des temps d’échange (pour la délégation, la sous traitance....)
  • Concilier temps quotidien et temps anticipé (stratégie d’entreprise)
  • Temps quantitatif : il est incompressible mais il peut être négocié
  • Temps qualitatif : Accepter de perdre du temps : dans les rapports sociaux, dans les réseaux, dans les réunions (ce n’est pas perdre du temps mais c’est apprendre à travailler ensemble...)

Le séminaire s’est conclu par des échanges sur quelques thématiques :

  • l’importance de la famille. Il convient de s’interroger sur l’imprégnation de la socialisation familiale : redistribution des cartes, la prise de responsabilité
  • La réussite des femmes dans le système scolaire est supérieure à celle des hommes aujourd’hui : pourtant l’aspiration à la réussite dans le monde du travail est moindre chez les filles.
  • Diriger c’est anticiper :ex : direction de la famille, direction de l’entreprendre : ça demande une capacité d’anticipation
  • l’engagement pour faire bouger les choses dans la société : augmenter les services, les modes de garde
  • La bascule vers une réelle conciliation des temps doit venir des hommes
  • La création ça va bousculer les choses. Il faut anticiper au niveau de la famille et de son environnement

le 9 octobre 2010